SALES CONNES
Si défendre les droits des femmes, c’est être une sale conne, alors nous en sommes une.
Brigitte Macron a qualifié des militantes féministes du collectif #NousToutes de "sales connes." Suscitant de vives réactions sur les réseaux et ce à juste titre. La Première dame a ensuite présenté... quelque chose qui semblait être des "excuses" expliquant avoir dit ces termes sous le coup de l’émotion, dans un contexte privé, face au stress de son ami Ary Abittan. Cependant, cette injure ne peut être réduite à un simple dérapage. Elle s’inscrit dans un contexte politique et social précis, marqué par des mobilisations féministes contre les violences sexistes et sexuelles.
Les mots employés ne visent pas seulement quelques personnes, mais bien une lutte menée par les différents collectifs féministes. Les militantes de #NousToutes réalisent un vrai travail de terrain, elles rappellent la dure réalité : les violences sexistes et sexuelles sont massives et le parcours judiciaire des victimes reste très long et éprouvant. D’ailleurs, le non-lieu prononcé dans l’affaire Ary Abittan, après plus de trois ans de procédure, ne remet pas en cause le droit de ces collectifs à interroger le fonctionnement de la justice ni à défendre les victimes. Qualifier ces militantes de "sales connes" revient à rendre illégitime leur combat. Cette stratégie est ancienne.
Les féministes ont toujours été qualifiées par l’insulte plutôt que par l’argumentation. Hier, on les disait hystériques. Aujourd’hui, on les traite de "sales connes." Du grec hustera (utérus) et du latin connus (sexe féminin) le procédé reste inchangé : c’est toujours L’origine du monde qui est attaquée. Pourtant, ce sont précisément ces femmes ainsi méprisées qui ont permis les avancées sociales dont bénéficie aujourd’hui la Première dame. Ces luttes féministes ont conduit à l’obtention du droit de vote, à l’accès à l’éducation et au travail, à la reconnaissance et l’encadrement de l’IVG, ainsi qu’à la pénalisation du viol y compris dans le cadre conjugal.
Elles ont également permis de nommer des réalités longtemps invisibilisées, comme le harcèlement sexuel, les violences conjugales ou les féminicides. Ces conquêtes ont été arrachées par des mobilisations collectives et ce au prix d’insultes, de menaces et de marginalisation. Il est bon de rappeler que les violences faites aux femmes ne touchent pas toutes de la même manière, et que les rapports de domination s’entrecroisent avec le racisme, la précarité, l’orientation sexuelle ou le handicap. Les actions de #NousToutes dérangent nos dirigeants parce qu’elles ne se contentent pas de symbole, elles interrogent nos structures et mettent en cause les institutions.
Et face à cela, l’insulte devient un outil pratique permettant d’éviter de parler des responsabilités politiques. Lorsque ces mots sont prononcés par une personnalité occupant une place symbolique aussi forte que celle de Première dame, ils dépassent la sphère privée. Ces mots, participant à un climat néfaste, renvoient un message sur la légitimité ou non, des luttes féministes.
Dès lors, l’appropriation du terme "sales connes" par les féministes n’est pas un hasard. Elle s’inscrit dans une tradition politique consistant à retourner le stigmate. Si défendre les droits des femmes, croire les victimes et exiger une justice plus efficace vaut une insulte, alors cette insulte devient un marqueur d’engagement. Les "sales connes" d’hier ont transformé la société. Celles d’aujourd’hui poursuivent ce travail et elles n’ont aucune raison de se taire.
Article rédigé par une sale conne.
